06 février, 2007

DE LA METHODE PARTICIPATIVE ET DE SES ALEAS

Les incidents de campagne électorale du fait de l’extrême médiatisation de chaque fait et geste des candidats, sont absolument inévitables. Des hommes d’expérience ont comparé cet exercice à la conduite d’un paquebot dans une mer déchaînée avec un équipage indiscipliné et peu rompu aux rigueurs des océans. Mais si certaines avaries ne sont qu’anecdotiques et imputables à la tension et au stress des émissions en direct préparées dans l’urgence ou à l’impétuosité de celui ou ceux qui les ont provoqués (cf. Montebourg sur Canal +) d’autres sont beaucoup plus significatifs car ils touchent au fond même de la campagne. C’est le cas d’un cafouillage dont libé.fr a été hier le témoin et qui mérite d’être relevé ici avant qu’il ne retombe dans l’amnésie collective.

Le quotidien Libération publie sur son site vendredi dernier dans l’après-midi, un article d’une page signé A. D., à la gloire de la méthode participative de Ségolène Royal et intitulé : "Service civique obligatoire pour les jeunes : Royal écoute et se rétracte". L’auteur y explique qu’au vu des réactions souvent hostiles principalement auprès des jeunes, la candidate a décidé de retirer cette mesure du programme socialiste et a décidé d’opter pour un service volontaire. Cette annonce fait suite aux déclarations du président du MJS qui affirme que, suite aux divers débats, échanges et discussions avec les militants socialistes, il a été "décidé que ce service civique serait volontaire, de six mois, faisable en plusieurs fois".

Seulement voilà, ce nouveau coup de canif au projet socialiste vient de nouveau contredire les affirmations de François Hollande qui s’était porté garant en août dernier que les candidats pouvaient préciser le projet mais en aucun cas "le dénaturer ou le dévider et encore moins l’oublier".

Pourtant l’auteur rappelle que les débats participatifs commencent à porter leurs fruits et le président du MJS enfonce le clou en expliquant que ce revirement "est la preuve que les débats participatifs ne sont pas là pour faire joli, ils sont là pour enrichir le projet socialiste" Le porte-parole du PS, Julien Dray, confirme en rappelant que les membres du parti ont "toujours dit que le débat participatif [leur] permettait de mettre en débat le projet socialiste. (...) Nous, nous ne sommes pas droits dans nos bottes, nous n’avons pas les certitudes de certains".

Le député de l’Essonne explique que les organisations syndicales de jeunes « ont insisté auprès de nous en disant que le caractère obligatoire pouvait peut-être amener à remettre en cause l’adhésion des jeunes au service civique, parce qu’il devenait une contrainte et que l’acte civique qu’on voulait lui donner perdait son sens. On ne va pas imposer de manière autoritaire les choses ». Et le président du MJS de conclure que la puissance publique n’était pas en mesure d’accueillir 350 000 jeunes tous les six mois car elle peinait déjà à répondre aux demandes volontaires. Autrement dit, cette mesure était de toute façon infaisable parce que bien trop coûteuse pour l’Etat.

Je me permets de citer largement cet article car, ce matin, on n’en retrouve aucune trace et aucun lien permettant d’y avoir accès. Et on comprend mieux pourquoi avec les quelques explications qui suivent.

Comme bien souvent sur les sites permettant aux lecteurs de commenter un texte, les commentaires sont bien souvent largement aussi intéressants que l’article lui-même. D’autant plus que le sujet est particulièrement chaud et beaucoup de jeunes ne sont en effet pas très enthousiastes à l’idée de passer six mois loin de leur famille et de leurs occupations habituelles même aux frais de la République. Pas moins de 270 commentaires vont s’abattre sur le site en quelques heures.

Les premiers à réagir dans une large majorité sont les tenants du projet et ceux favorables à l’instauration d’un service obligatoire. Et la première remise en cause porte sur la fameuse méthode participative de Ségolène Royal. Les jugements sont parfois sévères : "Oui enfin, l’avantage c’est qu’on leur fait dire ce qu’on veut aux débats participatifs . Il aurait été intéressant de faire un sondage pas seulement auprès de ses sympathisants mais auprès de Français de tous les horizons et de voir le résultat. Dans les faits, comment faire regagner un sens civique et citoyen, que ce soit aux fils friqués des petits bourges ou aux jeunes des banlieues à la dérive ? Je doute qu’il y ait beaucoup de volontaires dans leurs rangs. Bref, en quoi le fait que le MJS et certains jeunes qui sont intervenus dans ces débats soient en désaccord, ferait que cette partie du projet PS soit délaissée et en quoi était-elle mauvaise pour autant ? Et c’est tout le problème et le vrai débat autour de ces méthodes et de ses résultats. Le service civil volontaire existe déjà, et la grande idée du PS devant l’état catastrophique des banlieues c’était de le rendre obligatoire sans les défauts d’embrigadements militaires. Les débats participatifs ont donc conduit à faire que SR adhère à une mesure déjà mise en place par l’UMP. Bravo ! Effectivement beau succès !"

Les intervenants plutôt sympathisants de l’UMP ne sont pas en reste : "Ce revirement illustre parfaitement le caractère démagogique de la "démocratie participative". Les milliers de débats qui ont lieu dans toute la France ne sont finalement qu’un vaste sondage d’opinion, qui dicte(ra) le programme de Ségolène Royal. Ce qui est finement joué avec cette stratégie, c’est l’impression donnée à ses participants d’avoir été écoutés. C’est malin, mais loin de ce qu’on peut appeler du courage politique. Et l’électeur ainsi flatté risque de ne pas se reconnaître dans les décisions et les arbitrages que devra inévitablement faire son candidat arrivé au pouvoir."

Ces premières interventions sont bien évidemment ponctuées par de très nombreux avis en faveur de la méthode. Ca commence d’abord un peu timidement par : "Les débats participatifs, un air de fraîcheur politique par rapport à toutes ces chaussetrappes venues d’un autre temps, qui rappellent les heures les plus sombres de notre histoire contemporaine." Viennent ensuite les arguments plus construits : "Oui bravo à Mme Royal qui, contrairement à d’autres, sait modifier ses propositions en s’appuyant sur un véritable dialogue avec les citoyens. Avec des gens comme elle au gouvernement, on aurait pu éviter la crise du CPE, (...), etc. Bref, toutes ces crises caractérisées par la volonté nette de gens imbus d’eux-mêmes et sûrs d’avoir raison de n’ouvrir aucun dialogue ou, si on les y contraignait, de n’en tenir aucun compte. (...). Mme Royal a des convictions qui lui ont servi à définir des lignes directrices pour sa politique, une politique dont elle construit la réalité au contact de ceux qui sont concernés. Alors, encore une fois, Bravo et merci, j’espère que vous serez élue." Rien ne manque, pas même le petit couplet habituel sur la bande de machos qui osent la critiquer :" C’est bien qu’elle se rétracte, ça veut dire qu’elle réfléchit, qu’elle écoute, bien sûr comme c’est une femme, ça passe plus difficilement, "souvent femme varie" dit-on. Il est certain que les mâles, eux, n’en démordraient pas. Cynisme oblige ! " ni bien sûr la charge contre Sarko : "Lorsqu’un individu, après de rocambolesques petits complots de couloirs, parvient grâce à l’appui des gros patrons de presse et du MEDEF, à devenir le candidat unique du parti qui nous gouverne depuis cinq ans, et qu’il dicte son programme du haut de son pupitre en promettant tout et son contraire, ces messieurs applaudissent. Lorsqu’un parti organise des primaires ouvertes et démocratiques pour choisir son candidat, et remet en cause son propre programme devant ses militants, invitant tous les citoyens qui le désirent à participer, ils appellent cela de la démagogie."

Impossible ici d’être exhaustif surtout en référence à plus de 250 réactions, mais ces exemples donnent une bonne idée du débat qui faisait rage. Seulement en fin de soirée, un message de quelqu’un qui écoute la radio déclare que, finalement, un communiqué vient d’annoncer que Ségolène Royal n’a pas du tout l’intention d’abandonner le principe obligatoire de ce service civique ! Si cela avait été lâché dans un dîner en ville on aurait certainement senti un silence gêné de la part des convives... juste le bruit des couverts et pour certains du verre de vin que l’on s’enfile vite fait pour se remettre les idées en place. En effet, la fréquence des posts tombe soudainement, le débat va se clore bizarrement. Pour ajouter à la confusion, une des dernières contributions tirées du communiqué de la candidate précise que "le service civil serait bien obligatoire mais effectivement dans un premier temps volontaire et qu’il serait également modulable". Voilà qui est encore mieux, on réconcilie tout le monde en sortant un nouveau concept du chapeau de magicien des débats participatifs : un service obligatoire qui serait facultatif pour un temps indéterminé - une mesure fixe mais modulable. Tout le monde se lève des gradins, le président du MJS en premier, son projet totalement inapplicable sous le bras, on se dit qu’il est tard et qu’il faut rentrer se coucher, on relève son col surtout pour ne pas être reconnu par les voisins, le match se termine par un nul. L’article est enlevé vite fait de la une de libé.fr. Comme on dit dans les milieux sportifs "un match à oublier".

Adieu les débats de la France participante, adieu les belles intentions, adieu les revirements, adieu les retournements de vestes, adieu les belles certitudes, adieu la fantastique fraîcheur des "nouvelles" méthodes de la candidate... bonjour les couleuvres.

Sauf qu’au fond du stade, depuis la hauteur de ses éminentes fonctions de porte-parole, un homme reste seul avachi entre ses deux chaises, l’œil un peu hagard. Ce soir, le pauvre Julien Dray, qui n’est pas droit dans ses bottes, se sent un peu comme à côté de ses pompes.

(Egalement publié sur AgoraVox)

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